MORISET Bruno - Créer les nouveaux lieux de la ville créative : Les espaces de coworking

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Ce document de synthèse analyse le phénomène des espaces de coworking (EC), qui ont connu une croissance mondiale spectaculaire depuis leur apparition au milieu des années 2000, avec plus de 2 500 espaces recensés dans 80 pays en février 2013. Issus de l'économie numérique et de l'émergence d'une "classe créative" de travailleurs indépendants (freelancers, entrepreneurs de startups), les EC se positionnent comme des "tiers-lieux" essentiels. Leur fonction première est de rompre l'isolement professionnel et social des travailleurs nomades tout en maximisant les opportunités de rencontres, de collaboration et d'innovation, un concept clé résumé par l'expression "accélérateur de sérendipité".

Initialement portés par des collectifs associatifs, les EC sont devenus un outil stratégique pour les politiques publiques de développement urbain, s'intégrant dans des opérations de rénovation de quartiers industriels anciens pour créer la "ville créative". Les grandes entreprises technologiques, telles que Google et Microsoft, investissent également dans ces espaces, y voyant un moyen de se connecter aux écosystèmes d'innovation locaux. Cependant, la pérennité du modèle est questionnée. La faible rentabilité de nombreux espaces, la précarité croissante des métiers créatifs et le risque d'une "bulle" alimentée par la crise immobilière soulèvent des doutes sur leur viabilité à long terme. Le coworking, initialement un mouvement marginal, est aujourd'hui intégré dans la "growth machine" urbaine, servant potentiellement de vitrine à des opérations immobilières plus vastes.

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1. Contexte et Origines du Phénomène de Coworking[modifier | modifier le wikicode]

1.1. L'Émergence de l'Économie Numérique et de la "Classe Créative"[modifier | modifier le wikicode]

Les espaces de coworking sont le produit d'une double tendance de fond : l'avènement d'une économie du savoir et sa numérisation massive. Cette transformation, également qualifiée de "capitalisme cognitif" ou "numérique", a bouleversé les chaînes de valeur et les organisations. Dans ce contexte, la créativité, popularisée par les travaux de Richard Florida sur la "classe créative", est devenue un facteur clé de la prospérité des territoires.

La classe créative englobe un large spectre de professions, allant des artistes et designers aux ingénieurs, chercheurs, informaticiens et consultants. Pour ces acteurs, l'échange de savoir tacite — des connaissances non codifiées qui ne peuvent être transmises que par des interactions directes — est fondamental. La "ville créative" est ainsi conceptualisée comme un lieu maximisant les opportunités de rencontres en face-à-face, essentielles à l'innovation.

1.2. Le Paradoxe du Travailleur Indépendant Connecté[modifier | modifier le wikicode]

La numérisation et l'usage intensif des technologies de l'information et de la communication (TIC) ont favorisé une flexibilité sans précédent, menant à l'externalisation massive des tâches par les entreprises. Ce phénomène a entraîné la multiplication des micro-entreprises, des freelancers et des entrepreneurs individuels, souvent décrits comme des "lone eagles" (aigles solitaires) urbains.

Cependant, cette hyper-connectivité numérique s'accompagne d'un paradoxe : un isolement professionnel et social croissant. Les travailleurs indépendants se retrouvent souvent seuls, coupés des dynamiques collectives. C'est pour répondre à ce besoin qu'émergent les espaces de coworking. Alex Hillman, créateur d'un EC à Philadelphie, résume ainsi les motivations des coworkers :

  1. vous êtes isolé ;
  2. vous avez besoin de motivation ;
  3. vous aimez apprendre de nouvelles choses ;
  4. vous n'êtes pas au courant de ce qui se passe dans votre région ;
  5. votre équilibre vie privée/vie professionnel est complètement perturbé ;
  6. vous pensez que le partage des ressources est la clé de la réactivité.

Les EC offrent donc un environnement de travail structuré, ergonomique et socialement stimulant, sans les contraintes de l'open space traditionnel ou la solitude du travail à domicile.

2. Le Coworking en tant que "Tiers-Lieu" et Accélérateur de Sérendipité[modifier | modifier le wikicode]

2.1. Définition et Valeurs Fondamentales[modifier | modifier le wikicode]

Le concept de "tiers-lieu", proposé par le sociologue Ray Oldenburg en 1989, décrit des espaces, distincts du domicile et du travail, où se déroulent des processus de socialisation informels mais essentiels. Les EC s'inscrivent dans cette lignée, rappelant les cafés littéraires du XXe siècle qui furent des foyers de création intellectuelle et artistique.

Nous nous y installâmes complètement : de neuf heures du matin à midi, nous y travaillions, nous allions déjeuner, à deux heures nous y revenions et nous causions alors avec des amis que nous rencontrions jusqu'à huit heures. — J.-P. Sartre, à propos du Café de Flore.

Les EC se distinguent des télécentres (souvent ruraux) et des centres d'affaires type "bureaux à la demande" (comme Regus) par leur animation spécifique visant à créer une communauté et à favoriser les interactions. Les valeurs clés sont la flexibilité, l'accessibilité, l'ouverture et la collaboration, comme le montre la comparaison suivante :

R. Oldenburg (1989) sur les Tiers-Lieux Citizen Space (EC) sur ses valeurs
"Terrain neutre" : les utilisateurs se réunissent librement. "Ouverture" : Nous encourageons les espaces ouverts et les discussions.
"Égalisateur" : les clivages sociaux sont ignorés. "Collaboration" : vous rencontrerez toutes sortes de gens dotés de toutes sortes de savoirs.
La conversation est l'activité principale. "Communauté" : Nous prospérons sur les relations et le support mutuel qui sont générés ici.
"Accessibilité et vivabilité". "Accessibilité" : Un espace financièrement et matériellement accessible au plus grand nombre.
"Les habitués" qui donnent son ambiance au lieu.
"Profil bas", sans ostentation.
"Un chez soi à distance de son domicile".

Ces valeurs se reflètent dans la nomenclature même des EC, qui utilisent fréquemment des métaphores liées à la créativité, à la collaboration et à la convivialité.

Interprétation Exemples de Noms d'Espaces de Coworking
Alchimie d'idées nouvelles La Muse (Genève), Sparkle (Londres), Imaginarium (Lille)
Réservoir / mélangeur d'idées Le Tank (Paris), Le Mixeur (Saint-Étienne)
Outils / ateliers La Forge (Liège), The Code Factory (Ottawa)
Incubation, berceau d'entreprises Eclau (Lausanne), La Poussinade (Paris)
Connectivité, réseautage The Hub (San Francisco), Nexus Montréal, Plug and Play (Austin)
Travail collaboratif, communauté The Hive at 55 (New York), La Ruche (Paris), La Coroutine (Lille)
Support mutuel La Cordée (Lyon), Camaraderie Coworking Inc (Toronto)
Tiers-lieu, convivialité La Cantine (Paris), Le comptoir numérique (Saint-Étienne)
Esprit rebelle La Mutinerie (Paris)

2.2. La Production de Sérendipité[modifier | modifier le wikicode]

Le principe essentiel du coworking est la production de sérendipité, définie comme "l'opportunité de faire par chance des rencontres ou découvertes plaisantes". Les EC sont conçus comme des "accélérateurs de sérendipité", un concept popularisé par Chris Messina, co-fondateur de Citizen Space. Ils créent un environnement propice aux interactions fortuites mais fructueuses en rassemblant des individus aux compétences diverses.

Imaginez être assis à proximité d'un informaticien, d'un photographe, d'un juriste, ou débutant une conversation impromptue avec un journaliste, un publicitaire de mode, un décorateur d'intérieur. Chez WECREATE, c'est la réalité… malgré notre diversité, nous partageons la même "fibre" de curiosité, créativité et passion. — WECREATE, New York

Cette dynamique repose sur la combinaison de la proximité physique et de la proximité cognitive ou sociale, favorisant l'émergence d'idées et de collaborations inattendues. Certains EC poussent cette logique en se spécialisant (médias, design, haute technologie) pour renforcer la pertinence des rencontres.

3. Analyse de la Croissance et de la Géographie du Coworking[modifier | modifier le wikicode]

3.1. Une Expansion Mondiale Rapide[modifier | modifier le wikicode]

Né en 2005 à San Francisco, le coworking a connu un essor fulgurant à partir de 2007, avec un quasi-doublement annuel du nombre d'espaces jusqu'en 2012. En février 2013, on dénombrait près de 2 500 espaces dans 80 pays, principalement en Europe (environ 1 100) et en Amérique du Nord (860), mais le phénomène s'est étendu à des pays émergents (Brésil) et même à des pays plus pauvres (Ouganda, Rwanda, Kirghizistan).

Région/Pays Nombre d'EC (2013) Région/Pays Nombre d'EC (2013)
États-Unis 781 Japon 129
Allemagne 230 France 121
Espagne 199 Brésil 95
Royaume-Uni 154 Canada 80
Italie 91 Australie 60

3.2. Concentration dans les "Villes Créatives"[modifier | modifier le wikicode]

Malgré sa diffusion mondiale, le coworking est fortement concentré dans un nombre restreint de métropoles reconnues pour leur dynamisme créatif. Des villes comme Londres, San Francisco, New York et Berlin dominent le paysage.

Ville Nombre d'Espaces Ville Nombre d'Espaces
Londres 40 Toronto 15
San Francisco 30 Chicago 14
New York City 30 Boston / Cambridge 12
Berlin 22 Sao Paulo 12
Paris 20 Barcelone 11
Amsterdam 17 Tokyo 11
Seattle 16

Cette concentration s'explique par la corrélation entre la présence d'une forte "classe créative", une riche animation culturelle et un écosystème attractif pour les artistes, freelancers et entrepreneurs du numérique. Berlin, par exemple, doit sa position de leader à son statut de capitale culturelle et artistique plutôt qu'à sa domination économique. À l'inverse, les anciennes villes industrielles de la Rust Belt américaine ou de la Ruhr sont largement absentes de cette carte.

4. Le Rôle du Coworking dans le Développement Urbain et la Stratégie d'Entreprise[modifier | modifier le wikicode]

4.1. Un Outil pour la "Ville Créative"[modifier | modifier le wikicode]

Le concept de "ville créative" est devenu un slogan majeur des politiques publiques locales. Dans ce cadre, les EC sont perçus comme des catalyseurs du développement économique local. Ils sont fréquemment intégrés dans de vastes opérations de rénovation urbaine visant à revitaliser d'anciens quartiers industriels ou commerciaux.

  • Paris : La concentration d'EC dans les 2e, 3e, 10e et 11e arrondissements illustre la renaissance du Silicon Sentier.
  • New York : Le programme MediaNYC 2020 a soutenu la création de 20 incubateurs, dont beaucoup incluent un EC, souvent dans d'anciens bâtiments industriels.
  • Saint-Étienne : Dans le cadre de sa reconversion autour du design, la ville a créé Le Mixeur, un pôle créatif avec un EC au sein de l'ancienne Manufacture d'Armes.
  • Tourcoing : La Plaine Image, complexe dédié aux nouveaux médias sur une friche industrielle, héberge l'incubateur L'Imaginarium, qui comprend un espace de coworking.

4.2. L'Implication des Acteurs Publics et des Géants de la Tech[modifier | modifier le wikicode]

Les collectivités publiques et les grandes entreprises se sont emparées du phénomène. Des géants comme Google (avec ses Campus à Londres et Tel Aviv, et son soutien à NUMA à Paris) et Microsoft (avec son réseau Microsoft Ventures Accelerators) financent des incubateurs dotés d'EC.

Le projet 1000startups, lancé à Paris par Xavier Niel avec le soutien de la Mairie et de la Caisse des Dépôts, vise à créer le "plus grand incubateur numérique au monde" dans la Halle Freyssinet, avec une forte composante de coworking.

Les motivations de ces grands groupes sont multiples :

  1. Opération de promotion et de branding.
  2. Connexion à un écosystème entrepreneurial local pour capter l'innovation externe.
  3. Déploiement d'un "double réseau" (interne et externe) pour identifier et intégrer des talents et des "pépites" technologiques.

Ces initiatives s'inscrivent parfaitement dans des programmes gouvernementaux comme la French Tech en France, qui vise à labelliser des métropoles numériques dotées de "quartiers numériques" et de "bâtiments totems" emblématiques.

5. Enjeux et Incertitudes : La Durabilité du Modèle[modifier | modifier le wikicode]

5.1. Viabilité Économique et Risque de "Bulle"[modifier | modifier le wikicode]

Le modèle économique des EC reste fragile. Selon une enquête de Deskmag, 60 % des espaces seraient déficitaires. Seuls les plus grands (plus de 50 adhérents) atteignent majoritairement la rentabilité. Les gestionnaires doivent diversifier leurs revenus (location de salles, événements, parrainages) pour survivre.

Il est possible que l'essor actuel soit une "bulle", alimentée par la crise économique qui a rendu disponibles des locaux de bureau à bas coût et poussé de nombreux salariés vers le travail indépendant. L'Espagne, durement touchée par la crise immobilière, possède ainsi le deuxième plus grand nombre d'EC en Europe.

5.2. Précarité de la Classe Créative et Critique du Modèle[modifier | modifier le wikicode]

Le coworking est indissociable de la précarité croissante des métiers créatifs. Pour de nombreux indépendants, il représente une solution face à la rareté des emplois stables. Cependant, des critiques remettent en cause l'idée que la multiplication de ces micro-entreprises soit un moteur d'innovation et de richesse.

  • Scott Shane (2009) soutient qu'encourager l'entrepreneuriat de masse est une mauvaise politique, car la majorité de ces entreprises créent des emplois précaires, peu payés et à faible valeur ajoutée.
  • Hurst et Pugsley (2011) estiment que beaucoup de ces créateurs cherchent avant tout à "être leur propre patron" plutôt qu'à innover ou croître.

Dans ce schéma, les grandes firmes externalisent le risque et les charges sociales sur des travailleurs indépendants dont la liberté a pour contrepartie des revenus fluctuants et une couverture sociale insuffisante.

5.3. Intégration à la "Growth Machine" Urbaine[modifier | modifier le wikicode]

Le concept de coworking, né d'initiatives marginales, est désormais pleinement intégré à la "growth machine" analysée par Harvey Molotch (1976). Il est utilisé comme une vitrine "créative" et tendance pour masquer la réalité de nombreux programmes de rénovation urbaine, dont l'objectif principal reste la création de valeur foncière et immobilière via des programmes de bureaux et de logements haut de gamme.

6. Conclusion : L'Écosystème Émergent et le Brouillage des Frontières[modifier | modifier le wikicode]

Les espaces de coworking sont la manifestation concrète d'un écosystème émergent caractérisé par le brouillage généralisé des frontières entre des catégories autrefois distinctes :

  • Travail / Vie privée : La flexibilité spatio-temporelle rend les limites floues.
  • Salariat / Entrepreneuriat : Les statuts deviennent hybrides.
  • Innovation interne / externe : L'innovation ouverte devient la norme.
  • Bureau personnel / partagé : Les lieux de travail se transforment.

Les EC répondent à une demande réelle issue des transformations du capitalisme numérique. Cependant, leur potentiel de croissance reste incertain. Si le modèle s'est solidement implanté dans le paysage des métropoles créatives, il est probable qu'il reste confiné à une niche, servant de symbole de modernité dans des stratégies urbaines et économiques plus larges, sans pour autant révolutionner fondamentalement la géographie du travail.

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