TLB:Biblio:OSTROM Elinor - Governing the Commons
OSTROM Elinor - Governing the Commons[modifier | modifier le wikicode]
Nous avons tous fait l'expérience d'une ressource partagée qui finit par être mal gérée. Pensez à une cuisine commune laissée en désordre, à un projet de groupe où une seule personne fait tout le travail, ou à une prairie communale surexploitée. L'explication classique de ces échecs est la fameuse « Tragédie des Communs ». Cette théorie soutient que lorsque des individus agissent rationnellement dans leur propre intérêt, ils finissent inévitablement par épuiser une ressource commune, menant à la ruine collective.
Cette vision pessimiste a longtemps dominé notre façon de penser la gestion des ressources. Les seules solutions proposées semblaient être le contrôle strict par un État centralisé ou la privatisation complète. Pourtant, la lauréate du prix Nobel, Elinor Ostrom, a consacré sa carrière à démontrer que cette tragédie n'était pas une fatalité. En étudiant des centaines de cas réels à travers le monde, elle a prouvé que des communautés pouvaient, et réussissaient, à se gouverner elles-mêmes durablement, sans recourir à ces solutions uniques.
Ce que l'on peut observer dans le monde, cependant, c'est que ni l'État ni le marché ne réussissent uniformément à permettre aux individus de maintenir une utilisation productive et à long terme des systèmes de ressources naturelles.
Le travail d'Ostrom offre une troisième voie, plus optimiste et plus nuancée. Nous allons explorer les principes concrets qui permettent à des communautés, des alpages suisses aux pêcheries turques, de déjouer cette prétendue fatalité et de construire une coopération durable.
La « Tragédie des Communs » est une histoire, pas une loi de la nature[modifier | modifier le wikicode]
L'idée de la « Tragédie des Communs », popularisée par Garrett Hardin, ainsi que des modèles comme le « dilemme du prisonnier », suggère une conclusion sombre : des individus rationnels sont piégés dans une logique où la non-coopération est toujours la meilleure stratégie individuelle, même si elle conduit à un résultat désastreux pour tous. Chaque éleveur a intérêt à ajouter une vache de plus au pâturage commun, jusqu'à ce que l'herbe disparaisse pour tout le monde.
L'intuition géniale d'Elinor Ostrom a été de réaliser que ces modèles sont des caricatures de la réalité. Ils supposent que les individus sont des acteurs isolés, incapables de communiquer entre eux, d'établir des règles, de construire la confiance ou de sanctionner ceux qui ne respectent pas les accords. Le génie d'Ostrom est de montrer que les humains ne sont pas des pions prisonniers des règles d'un jeu ; ils ont la capacité de changer les règles du jeu elles-mêmes par la communication, la confiance et l'ingéniosité institutionnelle.
Or, dans le monde réel, les gens parlent. Ostrom a montré, à travers d'innombrables exemples documentés, de communautés gérant des pâturages, des forêts ou des systèmes d'irrigation, que les gens ne sont pas impuissants. Ils peuvent s'organiser, créer leurs propres règles et éviter la tragédie, parfois depuis des siècles.
Au lieu de présumer que les individus partageant un bien commun sont inévitablement pris dans un piège dont ils ne peuvent s'échapper, je soutiens que la capacité des individus à s'extraire de divers types de dilemmes varie d'une situation à l'autre.
Les deux « seules » solutions peuvent être un piège[modifier | modifier le wikicode]
Croire que cette tragédie est une loi de la nature n'est pas sans conséquence. Cela mène directement à un dangereux raccourci intellectuel : l'idée qu'il n'existerait que deux solutions standards. D'un côté, le contrôle étatique descendant (le « Léviathan »), où une autorité centrale impose ses règles. De l'autre, la privatisation, où la ressource commune est divisée et vendue à des propriétaires privés (le « marché »).
Elinor Ostrom a montré que ces solutions universelles, loin d'être des remèdes miracles, peuvent souvent aggraver la situation. Elles partagent un défaut majeur : elles sont ignorantes des conditions locales et des institutions que les communautés ont souvent mis des générations à développer.
Un exemple frappant tiré de ses recherches est celui de la nationalisation de forêts dans certains pays en développement. Avant l'intervention de l'État, ces forêts étaient gérées comme des biens communs par les villages locaux, avec des règles strictes sur la récolte du bois. Lorsque le gouvernement central a nationalisé ces terres, il a anéanti les institutions locales sans avoir les moyens de faire appliquer ses propres réglementations. Ce faisant, il a détruit des générations de savoirs locaux, un tissu de confiance et un sentiment de propriété collective. La forêt, autrefois protégée, est devenue une ressource en « accès libre », où chacun pouvait se servir sans limite, menant rapidement à la déforestation. Cette solution imposée de l'extérieur a donc provoqué la tragédie même qu'elle était censée empêcher.
Les gens peuvent créer, et créent, leurs propres règles sophistiquées[modifier | modifier le wikicode]
Si les solutions imposées sont un piège, quelle est l'alternative ? C'est ici que le travail d'Ostrom devient véritablement lumineux : en nous montrant les preuves concrètes de l'ingéniosité humaine face aux dilemmes collectifs. Elle a documenté des cas où des communautés, sans intervention extérieure, ont élaboré des systèmes de règles remarquablement sophistiqués pour gérer leurs ressources communes.
Prenons l'exemple des pêcheurs côtiers d'Alanya, en Turquie. Au début des années 1970, la concurrence pour les meilleurs sites de pêche menait à des conflits et à une incertitude économique. La coopérative de pêcheurs locale a alors développé un système ingénieux. Chaque année en septembre, une liste de tous les pêcheurs éligibles et de tous les sites de pêche est établie. Les pêcheurs tirent au sort des emplacements pour le premier jour. Ensuite, de septembre à janvier, chaque bateau se déplace chaque jour vers l'est jusqu'à l'emplacement suivant. Après janvier, la rotation s'inverse et ils se déplacent vers l'ouest. Ce système garantit que chaque pêcheur a une chance égale d'accéder aux meilleurs sites au cours de la saison, réduisant les conflits et assurant une répartition équitable des opportunités.
Ce système astucieux intègre ainsi naturellement les principes de surveillance (les autres pêcheurs vous observent) et de sanction (tenter de tricher met en péril vos propres futurs bons emplacements), illustrant comment une solution locale peut résoudre élégamment plusieurs problèmes à la fois. Ce cas illustre un point fondamental : les gens ne sont pas de simples preneurs de règles passifs. Ils sont des créateurs actifs d'institutions, capables d'adapter des solutions sur mesure à leur environnement, à leurs besoins et à leur culture.
Il existe une recette pour le succès : les 8 principes de conception[modifier | modifier le wikicode]
En plongeant dans les rouages de ces succès durables, Ostrom et son équipe ont identifié des points communs. Ils n'ont pas trouvé une formule magique, mais plutôt une sorte de « code source » de la coopération : un ensemble de principes de conception partagés par la plupart des institutions robustes.
Voici les 8 principes, expliqués simplement :
- Des frontières clairement définies : Qui a le droit d'utiliser la ressource et quelles sont les limites de cette ressource.
- La congruence entre les règles et les conditions locales : Les règles sont adaptées aux besoins et aux conditions locales.
- Des arrangements de choix collectif : La plupart des personnes concernées par les règles peuvent participer à leur modification.
- La surveillance : Il existe un système pour surveiller le comportement des utilisateurs et l'état de la ressource.
- Des sanctions graduées : Les violations des règles entraînent des sanctions qui commencent faibles et augmentent en cas de récidive.
- Des mécanismes de résolution des conflits : Il existe des moyens accessibles et rapides pour résoudre les conflits.
- Une reconnaissance minimale du droit d'organisation : Le droit des communautés à créer leurs propres institutions n'est pas remis en cause par des autorités externes.
- Des entreprises imbriquées (pour les systèmes plus vastes) : La gouvernance est organisée en plusieurs niveaux imbriqués, du plus local au plus large.
Conclusion : Au-delà du pessimisme[modifier | modifier le wikicode]
En remplaçant les modèles simplistes par une observation rigoureuse du terrain, le travail d'Elinor Ostrom n'est pas un déni de l'égoïsme, mais un témoignage de l'ingéniosité humaine. Il nous rappelle que les communautés locales sont souvent les mieux placées pour surmonter leurs propres dilemmes, à condition qu'on leur en donne le droit et les moyens.
Son héritage nous laisse avec une question cruciale. Dans un monde confronté à des défis communs comme le changement climatique ou la gestion des informations en ligne, comment pourrions-nous appliquer ces principes pour construire des solutions plus durables et équitables ?