TLB:Biblio:OSTROM Elinor DIETZ Thomas DOLSAK Nives STERN Paul STONICH Susan WEBER Elke - The drama of the commons
STROM Elinor DIETZ Thomas DOLSAK Nives STERN Paul STONICH Susan WEBER Elke - The drama of the commons[modifier | modifier le wikicode]
En 1968, l'écologiste Garrett Hardin a raconté une histoire simple et marquante : celle de la « tragédie des biens communs ». Imaginez un pâturage partagé par plusieurs éleveurs. Chaque éleveur, agissant dans son propre intérêt, ajoute sans cesse plus d'animaux à son troupeau. Bientôt, le pâturage est surchargé et détruit, laissant tous les éleveurs sans ressources. Cette parabole puissante a profondément influencé notre perception de presque tous les grands problèmes environnementaux, de la surpêche au changement climatique. Elle suggère que les ressources partagées sont inévitablement vouées à l'effondrement, à moins d'être soumises à un contrôle étatique strict ou à une privatisation complète.
Cependant, plus de trois décennies de recherche ont démontré que ce modèle simpliste n'est pas une loi universelle, mais plutôt un cas particulier. La réalité de la gestion des ressources communes s'apparente moins à une tragédie inéluctable qu'à ce que les auteurs de l'ouvrage de référence The Drama of the Commons ont appelé un « drame » : parfois une tragédie, souvent une comédie avec une fin heureuse, mais toujours plus complexe que nous ne le pensions.
Cet article explore les leçons les plus surprenantes et contre-intuitives tirées de ces recherches. Il remet en question ce que vous pensiez savoir sur la coopération humaine et notre capacité à concevoir des institutions pour gérer durablement les ressources que nous partageons.
La confusion sémantique entre « bien commun » et « accès libre » est à l'origine de l'erreur la plus fondamentale dans l'interprétation du modèle de Hardin[modifier | modifier le wikicode]
Le malentendu le plus tenace dans le modèle de Hardin réside dans l'amalgame entre « propriété commune » et « accès libre ». Un régime d'« accès libre » est une situation anarchique, sans règles, où n'importe qui peut utiliser la ressource sans restriction. C'est ce scénario précis, et non celui des biens communs, qui mène à la tragédie.
En revanche, un régime de « propriété commune » est une ressource gouvernée par un riche ensemble de droits d'usage et d'arrangements institutionnels, élaborés par une communauté d'utilisateurs. Ces règles définissent précisément qui peut utiliser la ressource, quand et comment. Comme l'ont souligné S. V. Ciriacy-Wantrup et R. C. Bishop (1975 : 715) :
Un bien commun n'est pas le bien de tout le monde.
Cette distinction est un principe fondamental de la conception institutionnelle. Elle déplace le débat d'une présomption d'échec inévitable vers une analyse des conditions dans lesquelles les communautés réussissent à créer des mécanismes de gouvernance pour éviter la surexploitation. Elle démontre que les communautés locales non seulement peuvent s'auto-organiser de manière efficace, mais qu'elles le font souvent.
Contrairement à une idée reçue, la taille d'un groupe n'est pas un obstacle insurmontable à l'action collective[modifier | modifier le wikicode]
La sagesse conventionnelle, influencée par les travaux fondateurs de Mancur Olson en 1965, suggère que les petits groupes sont plus susceptibles de coopérer avec succès. Pourtant, les preuves empiriques sont étonnamment mitigées. Un corpus important de recherches, cité par Marwell et Oliver (1993), révèle que la taille du groupe peut en réalité être positivement liée au succès de l'action collective.
Ce résultat révèle un principe essentiel : l'impact de la taille du groupe n'est pas direct ; il est médiatisé par de nombreuses autres variables. Celles-ci incluent la technologie de production du bien collectif, son degré d'excluabilité, la concomitance de son offre (jointness of supply), et le niveau d'hétérogénéité du groupe. Il n'existe pas de relation simple et universelle.
Cette complexité est en fait une source d'espoir. Elle suggère que même les grands groupes confrontés à des problèmes de biens communs mondiaux (comme le climat) ne sont pas automatiquement condamnés à l'échec. La clé ne réside pas dans la taille du groupe, mais dans la conception d'institutions adaptées à la structure du problème.
Loin d'être un obstacle systématique, l'inégalité économique peut, dans certaines configurations, devenir un moteur de la coopération[modifier | modifier le wikicode]
Nous supposons souvent que l'égalité est une condition essentielle à la coopération. Cependant, certaines théories et observations de terrain montrent que l'inégalité peut, dans des circonstances spécifiques, faciliter la fourniture de biens collectifs. C'est ce qu'on appelle l'« effet Olson », du nom de Mancur Olson (1965).
Dans un groupe très inégalitaire, un membre dominant peut avoir un intérêt si grand dans le maintien du bien commun qu'il est prêt à en assumer tous les coûts, même si les autres ne contribuent pas. Il reçoit en effet une part si importante des bénéfices que l'investissement reste rentable pour lui seul. On peut penser à un grand propriétaire terrien qui entretient un canal d'irrigation, bénéficiant ainsi également aux petits agriculteurs voisins.
Ce n'est toutefois pas une règle universelle. D'autres modèles et de nombreuses études empiriques montrent qu'une plus grande égalité favorise des niveaux de coopération plus élevés, notamment en présence d'imperfections de marché. L'effet de l'inégalité dépend donc moins d'un principe moral que d'une architecture précise d'incitations : détermine-t-elle l'émergence d'un « gardien » sur-incité ou fragmente-t-elle l'intérêt commun au point de le rendre ingouvernable ?
L'incertitude sur l'état d'une ressource partagée déclenche des biais psychologiques qui favorisent la surexploitation[modifier | modifier le wikicode]
Lorsque les gens sont incertains quant à l'état d'une ressource partagée, leur comportement tend à se dégrader. Des expériences menées par Budescu et ses collègues ont montré que lorsque les participants ne connaissent pas la taille exacte d'une ressource ou son taux de régénération, ils ont tendance à :
- Demander une plus grande part pour eux-mêmes.
- S'attendre à ce que les autres en demandent davantage.
- Surestimer la taille totale de la ressource.
Ce principe psychologique a des implications majeures. Dans la gestion des pêches, par exemple, l'incertitude scientifique sur l'état des stocks est élevée. Cette tendance psychologique constitue un obstacle majeur à la conservation, car l'incertitude elle-même alimente la surexploitation. L'appel à « plus de données avant d'agir » peut, paradoxalement, aggraver le problème en encourageant des comportements d'appropriation préventifs, chaque acteur cherchant à maximiser sa part avant que des restrictions basées sur des données plus complètes ne soient imposées.
L'introduction de mécanismes de marché peut créer des incitations perverses qui accélèrent l'épuisement des ressources[modifier | modifier le wikicode]
Les mécanismes de marché, tels que les « permis échangeables », sont souvent présentés comme des solutions efficaces. Cependant, des expériences montrent qu'ils peuvent avoir des effets contraires à ceux escomptés en modifiant la perception même du problème.
Dans une expérience menée par Sally Blount White (1994), l'introduction d'une intervention de marché — permettre aux participants d'être « rachetés » de leur droit d'accès à la ressource commune — a en fait accéléré son épuisement. La raison de cet échec est psychologique : les participants ont changé leur stratégie pour « prendre le plus possible pour soi, puis essayer de se faire racheter ». Le mécanisme de marché a transformé un problème de conservation en une course pour encaisser ses gains.
Cela révèle un principe crucial pour la conception institutionnelle : il ne suffit pas de supposer que les incitations économiques fonctionneront comme la théorie le prédit. Il faut anticiper la manière dont les individus interprètent et réagissent aux nouvelles règles, car une solution mal conçue peut redéfinir le jeu de manière contre-productive.
La sanction d'un comportement égoïste peut paradoxalement provoquer un déplacement stratégique vers une autre forme d'égoïsme[modifier | modifier le wikicode]
Il semble logique que punir un comportement égoïste encourage la coopération. Pourtant, sanctionner un type de comportement peut simplement pousser les individus à adopter un autre comportement tout aussi nuisible, illustrant la loi des conséquences inattendues.
Dans une étude de Bell et ses collègues (1989), les participants pouvaient soit surexploiter une ressource commune, soit voler les autres joueurs. Les résultats furent paradoxaux :
- Lorsque la probabilité d'être puni pour la surexploitation augmentait, le vol entre voisins augmentait également.
- Lorsque la probabilité d'être puni pour le vol augmentait, la surexploitation de la ressource commune augmentait.
Cette étude démontre un principe fondamental sur la nature stratégique de l'égoïsme humain. Rendre un mauvais comportement plus coûteux ne conduit pas nécessairement à un comportement vertueux ; cela peut simplement réorienter les actions négatives ailleurs. Des normes d'usage efficaces doivent donc anticiper ces déplacements stratégiques et ne pas se contenter de bloquer une seule voie d'intérêt personnel.
Conclusion : Le Drame Humain des Biens Communs[modifier | modifier le wikicode]
La gestion des ressources partagées est bien plus complexe que le récit de la « tragédie des biens communs » ne le laisse entendre. C'est un drame humain qui met en jeu la confiance, la psychologie, la communication et l'art délicat de la conception institutionnelle.
La leçon la plus importante de ces décennies de recherche est qu'il n'existe pas de solution miracle. Ce qui fonctionne dépend intimement des caractéristiques de la ressource et des communautés qui l'utilisent. La recherche d'une panacée est futile, mais le potentiel de l'ingéniosité humaine pour concevoir des arrangements institutionnels efficaces est, lui, immense.
Alors que nous construisons de nouveaux « biens communs » à l'ère numérique et que nous sommes confrontés à des défis planétaires comme le climat, quelle est la leçon la plus importante que nous pouvons tirer de ces milliers d'expériences locales pour concevoir des institutions qui favorisent la coopération plutôt que le conflit ?