TLB:Biblio:SERVET Mathilde - Les bibliothèques troisième lieu
SERVET Mathilde - Les bibliothèques troisième lieu[modifier | modifier le wikicode]
Résumé Exécutif[modifier | modifier le wikicode]
Face à une crise identitaire profonde, exacerbée par la concurrence d'Internet et la diversification des loisirs, les bibliothèques publiques explorent un nouveau modèle pour assurer leur pertinence : celui de la bibliothèque troisième lieu. Ce concept, emprunté au sociologue Ray Oldenburg, positionne la bibliothèque non plus seulement comme un lieu de prêt et de conservation, mais comme un espace social central, un "living room" de la cité.
Ce document de synthèse analyse les fondements et les manifestations de ce modèle. Il examine d'abord la crise qui pousse à cette réinvention, marquée par une baisse significative des prêts dans de nombreux pays européens. Le débat public anglais sert d'étude de cas pour illustrer la tension idéologique entre une vision traditionnelle centrée sur le livre et une approche moderniste prônant la diversification des services.
Le cœur du modèle repose sur l'idée du "troisième lieu" : un terrain neutre, accessible et convivial, essentiel à la cohésion sociale et à la vie démocratique. Les bibliothèques hollandaises (Amsterdam, Delft, Rotterdam) sont présentées comme des incarnations probantes de ce concept, se distinguant par :
- Un ancrage physique fort : architecture accueillante, design soigné ("home-better-than-a-home"), et un zonage des espaces pour accommoder diverses activités (étude silencieuse, détente, interaction).
- Une dimension sociale affirmée : elles fonctionnent comme des lieux de rencontre, renforcent le capital social et jouent un rôle politique en tant qu'espaces de débat public.
- Un apport culturel redéfini : elles prônent une démocratisation culturelle en élargissant leur offre (jeux vidéo, ateliers) et en favorisant une culture collaborative où les usagers deviennent créateurs.
Enfin, le document explore la redéfinition du modèle de bibliothèque, qui n'hésite pas à s'inspirer des techniques du marketing et de l'économie de l'expérience pour attirer et fidéliser son public. Cette mutation soulève des questions sur l'identité même de l'institution, mais apparaît comme une voie d'avenir prometteuse, dont les prémices se manifestent également en France.
1. Contexte : La Crise d'Identité des Bibliothèques[modifier | modifier le wikicode]
Le mémoire de Mathilde Servet identifie une crise identitaire généralisée au sein des bibliothèques publiques européennes, principalement due à la montée en puissance d'Internet et à l'évolution des pratiques culturelles.
1.1. Les Facteurs de la Crise[modifier | modifier le wikicode]
- Concurrence d'Internet : Internet rivalise directement avec les missions traditionnelles de la bibliothèque, notamment la recherche d'information. Ses atouts sont l'accessibilité permanente, la profusion de contenu et l'instantanéité.
- Dématérialisation des Supports : Le téléchargement de musique, de films et la popularisation future des livres électroniques (e-books) remettent en cause la légitimité des bibliothèques en tant que gardiennes de contenus physiques.
- Diversification des Loisirs : La multiplication des activités de loisir (consoles de jeux, e-commerce, etc.) réduit le temps consacré aux pratiques traditionnellement associées à la bibliothèque.
- Baisse des Indicateurs Traditionnels : De nombreuses études européennes font état d'un déclin sensible des prêts de livres, longtemps considéré comme le baromètre principal de la vitalité des établissements.
| Pays/Région | Données sur le Déclin |
| Royaume-Uni | Chute de 47% du nombre moyen de livres empruntés par personne entre 1975-76 (11,47) et 2002-03 (6,16). Une autre étude mentionne une chute de 40% des prêts de livres sur les dix dernières années (avant 2009). |
| Pays-Bas | Entre 1999 et 2005, le nombre d'inscrits a diminué de 6% et les prêts de livres ont chuté de 16%. |
| Pays Nordiques | Une tendance à la baisse des visites et des prêts s'est amorcée à partir de 2005, même dans ces pays modèles en bibliothéconomie. |
Cette situation pousse les professionnels à un "examen salutaire" de leurs missions et à explorer de nouvelles voies pour justifier leur existence et leur coût pour la collectivité.
1.2. Étude de Cas : Le Débat Public Anglais[modifier | modifier le wikicode]
Le débat au Royaume-Uni illustre de manière particulièrement vive la tension entre la tradition et la modernisation. Le contexte est marqué par des fermetures de bibliothèques (plus de 100 en trois ans avant 2009) et des rapports aux diagnostics alarmants : "a service in distress", "sleepwalking to disaster".
Deux visions s'opposent frontalement :
- Le Camp Moderniste :
- Porte-parole : Andy Burnham, Secrétaire d'État à la Culture (en 2008), et des organismes comme le CILIP.
- Vision : Une bibliothèque modernisée, "pleine de vie, de joie et de discussions", jouant un rôle social central. Elle doit être un pivot communautaire, favoriser l'apprentissage informel et diversifier son offre (cafés, concerts, débats). Le bibliothécaire devient un médiateur plutôt qu'un gardien du savoir.
- Exemples de Réussite :
- Idea Stores : Fréquentation multipliée par trois, prêts en hausse de 35%.
- Discovery Centres : Nombre de visiteurs triplé dès l'ouverture.
- Bibliothèque de Manor Farm : Augmentation de 500% du nombre de visiteurs et de 365% des emprunts de livres après sa rénovation.
- Le Camp Traditionaliste :
- Porte-parole : Tim Coates, auteur du rapport "Who’s in charge?".
- Vision : La désaffection des bibliothèques est due à un investissement insuffisant dans les collections de livres. La solution réside dans un retour aux fondamentaux : une offre de livres de qualité, riche en nouveautés. La diversification des services est perçue comme un avilissement de la culture, une transformation des bibliothèques en "burgers bars" ou "salles de jeux vidéo".
- Critique : La presse s'est largement fait l'écho de cette position, qualifiant le projet de Burnham de "barbare" et "futile". La rupture avec l'image d'un lieu silencieux dédié à l'étude a été particulièrement critiquée.
Le mémoire souligne que le débat a été souvent mal posé, réduit à des antagonismes manichéens ("silence vs bruit", "livres vs cafés"). En réalité, les modèles modernistes n'excluent pas le livre, mais le repositionnent au sein d'une offre culturelle et sociale élargie, permettant la cohabitation de zones d'étude silencieuses et d'espaces de convivialité.
2. Le Cadre Théorique : Le "Troisième Lieu" de Ray Oldenburg[modifier | modifier le wikicode]
Le concept de "troisième lieu" ("third place"), forgé par le sociologue urbain Ray Oldenburg dans les années 1980, est au cœur du nouveau modèle de bibliothèque. Il désigne les espaces publics informels, distincts du foyer (premier lieu) et du travail (second lieu), où la vie communautaire s'épanouit.
2.1. Caractéristiques et Apports du Troisième Lieu[modifier | modifier le wikicode]
Selon Oldenburg, ces lieux sont essentiels à la cohésion sociale, à la démocratie et au bien-être individuel. Ils se définissent par un ensemble de caractéristiques et procurent des bénéfices significatifs.
| Caractéristiques du Troisième Lieu | Apports et Bénéfices |
| Terrain neutre | Offre un sentiment de liberté, sans les obligations du foyer ou du travail. |
| Niveleur social | Met les individus sur un pied d'égalité, favorisant la démocratie et la mixité sociale. |
| La conversation est l'activité principale | Encourage l'échange, le débat et la curiosité dans une ambiance vivante. |
| Accessible et accueillant | Ouvertures larges, localisation centrale, cadre confortable et simple. |
| Présence d'habitués ("regulars") | Crée une atmosphère familière et sécurisante, favorisant l'interaction. |
| Un "Home-away-from-home" | Procure un sentiment d'appartenance et de chaleur humaine, un second chez-soi. |
| Ambiance enjouée et ludique | Permet de se détendre, de se décharger des émotions négatives et de s'amuser. |
2.2. Adéquation du Concept à la Bibliothèque[modifier | modifier le wikicode]
Bien qu'Oldenburg ne cite pas initialement les bibliothèques, de nombreux analystes, comme Robert Putnam, estiment qu'elles partagent de nombreuses qualités avec les troisièmes lieux et sont des générateurs de capital social.
- Points de convergence : Les bibliothèques sont des terrains neutres, accessibles à tous, qui favorisent la mixité sociale. Des établissements comme les Idea Stores ou la Near North Branch de Chicago fonctionnent déjà comme des pivots communautaires.
- Points d'adaptation :
- La conversation n'y est pas toujours l'activité principale, mais la notion de partage est centrale.
- Le rôle politique est élargi : au-delà du débat, la bibliothèque apporte une dimension de savoir, de connaissance et de culture qui contribue à l'émancipation citoyenne.
- Le périmètre du troisième lieu est agrandi pour inclure une multitude d'activités culturelles et de formation, créant un "troisième lieu culturel".
La bibliothèque ne se contente pas de copier le modèle ; elle l'adapte et l'enrichit, en fédérant les individus autour de projets culturels et sociaux.
3. La Bibliothèque Troisième Lieu en Pratique : L'Exemple Hollandais[modifier | modifier le wikicode]
Les Pays-Bas sont décrits comme un "réel laboratoire riche en expérimentations". Les bibliothèques d'Amsterdam (OBA), Delft (DOK), Heerhugowaard et Rotterdam illustrent concrètement la mise en œuvre du concept de troisième lieu.
3.1. Un Ancrage Physique Fort : "Home-Better-Than-A-Home"[modifier | modifier le wikicode]
L'architecture et le design intérieur sont des éléments clés pour créer une atmosphère accueillante et désacraliser l'institution.
- Transparence et Couleur : Les façades vitrées symbolisent l'ouverture. L'intérieur est coloré (DOK, Heerhugowaard) pour rompre avec l'austérité traditionnelle et créer une ambiance vivante et gaie.
- Confort et Chaleur : L'usage de matériaux comme le bois (parquet en noyer à l'OBA), la présence de multiples fauteuils, canapés, et même de chaises longues (Heerhugowaard) ou de feux de cheminée électriques (Amstelveen) visent à créer un sentiment de "Gemütlichkeit" (confort douillet).
- Le Zoning : L'espace est partitionné pour répondre aux différents besoins. Des zones de "silence absolu" (très réussies à l'OBA) cohabitent avec des espaces de travail collaboratif, des aires de jeu, et des lieux de sociabilité (cafés). Cette flexibilité permet aux usagers de choisir leur ambiance et leur mode de "vivre-ensemble".
- Ambiances Stimulantes : Le décor est utilisé pour créer des atmosphères propices à l'imagination et à l'évasion. Des décors thématiques (diner américain des années 50 à Amstelveen) ou des "îlots" (romance, science-fiction à Heerhugowaard) servent de "surface de projection des fantasmes" et valorisent les collections.
3.2. Une Dimension Sociale et Politique Affirmée[modifier | modifier le wikicode]
Ces bibliothèques se positionnent comme des espaces de rencontre et des piliers de la vie citoyenne.
- Lieux de Rencontre : L'immense hall de la bibliothèque de Rotterdam fonctionne comme une "piazza couverte". Les espaces enfants de la DOK et d'Heerhugowaard deviennent des points de ralliement pour les familles. L'introduction de cafés est un élément central, agissant comme un "moteur de la cohésion sociale".
- Rôle Politique et Communautaire :
- Intégration : Elles sont des points de repère pour les nouveaux arrivants (Amstelveen) et des lieux d'émancipation, notamment pour les femmes issues de l'immigration (DOK).
- Identité locale : Elles renforcent le sentiment d'appartenance à la ville (l'OBA figure dans les guides touristiques d'Amsterdam).
- Espace public de débat : En référence à Habermas, elles organisent de nombreuses conférences, débats et ateliers sur des sujets politiques et de société, permettant au public d'exercer sa raison critique.
3.3. Un Nouvel Apport Culturel[modifier | modifier le wikicode]
La conception de la culture est en rupture avec la tradition élitiste.
- Démocratisation et Fin de la Culture Légitime : La devise est que toute culture a sa place. Le bibliothécaire n'est plus un guide prescripteur mais un interlocuteur. La barrière symbolique du comptoir de prêt est gommée.
- Infotainment et Plaisir : La bibliothèque devient un lieu d'infotainment (information + entertainment) et d'edutainment (education + entertainment). Le plaisir est un paramètre fondamental. L'offre est élargie pour inclure des supports autrefois "tabous" comme les jeux vidéo, considérés comme des outils d'apprentissage et de socialisation.
- Culture Collaborative : Les usagers sont invités à devenir acteurs et créateurs.
- Mise en valeur du local : Les artothèques (DOK) promeuvent les artistes locaux.
- Production par les usagers : Des projets comme le "DOK agora" (écran géant pour les créations des usagers), les studios mobiles, ou l' "Open Podium" (scène ouverte) de l'OBA transforment les consommateurs de culture en producteurs.
- Co-conception : Les usagers, y compris les enfants (projet "bibliothèque des 100 talents" à Heerhugowaard), sont impliqués dans la conception même des espaces et des services.
4. Vers une Redéfinition du Modèle de Bibliothèque[modifier | modifier le wikicode]
Ce nouveau modèle s'appuie sur des stratégies qui le rapprochent de l'univers marchand, soulevant des questions sur son identité finale.
4.1. L'Influence de l'Univers Marchand et de l'Économie de l'Expérience[modifier | modifier le wikicode]
Pour rivaliser avec le secteur des loisirs, les bibliothèques adoptent des outils marketing.
- Branding et Image de Marque : Elles développent des "marques" identifiables (Idea Stores, Discovery Centres) et adoptent les codes architecturaux des centres commerciaux (escaliers roulants, écrans, design soigné).
- L'Usager comme Client : L'objectif est de séduire, attirer et fidéliser l'usager, désormais considéré comme un client. Les stratégies visent à combler, voire surpasser ses attentes. Le personnel reçoit des formations à l'accueil client (inspirées de la grande distribution pour les Idea Stores).
- L'Économie de l'Expérience : Le but n'est plus de fournir un service, mais de créer une expérience mémorable et polysensorielle. La bibliothèque devient un "territoire émotionnel" qui doit provoquer un "facteur wow". Le concept de "Belevnisbibliotheek" (bibliothèque de l'expérience) à Rotterdam incarne cette tendance.
Bien que cette approche semble en contradiction avec l'esprit non-commercial du troisième lieu d'Oldenburg, le mémoire suggère que ces outils sont utilisés à des fins non lucratives pour servir une mission publique : rendre les usagers "in fine plus heureux".
4.2. Confusion des Genres ou Voie de l'Avenir ?[modifier | modifier le wikicode]
La diversification extrême des missions soulève des interrogations légitimes.
- Critiques du modèle :
- La bibliothèque risque de devenir "boulimique", de vouloir "être tout pour tout le monde" et de perdre sa cohérence.
- En imitant l'univers marchand, elle pourrait en subir les dérives et perdre son rôle de proposition alternative.
- La diversification pourrait se faire au détriment des missions fondamentales, comme la constitution de collections de qualité.
- Arguments en faveur du modèle :
- Cette mutation est une réponse nécessaire à la crise pour assurer la survie et la légitimité de l'institution.
- Elle renforce la dimension physique de la bibliothèque comme lieu de rencontre essentiel à l'heure de l'individualisation des pratiques.
- En créant un espace nouveau et innovant (stratégie de l'"Océan bleu"), la bibliothèque se dégage de la concurrence frontale et affirme une proposition de valeur unique.
Le modèle qui émerge est celui d'un centre d'information et de culture communautaire, avec un axe social fort, tout en conservant le livre et la lecture comme des composantes importantes de son offre.
4.3. Les Chemins du Troisième Lieu en France[modifier | modifier le wikicode]
Le modèle n'est pas encore aussi répandu en France, mais des signes d'évolution sont présents.
- La Bpi comme précurseur : La Bibliothèque publique d'information est décrite comme une incarnation pionnière du modèle, fonctionnant comme un lieu de vie, de sociabilité et de mixité, une "maison magique" pour ses habitués.
- Développements récents : L'introduction de cafés (Lyon, Paris, Montpellier) et la conception de projets ambitieux (médiathèque de l'Eurométropole à Lille) montrent une ouverture à ce modèle.
- Un exemple abouti : la BFM de Limoges : Son directeur, Daniel Legoff, la décrit comme un "espace citoyen" et un lieu de rencontre essentiel, où les usages sociaux sont encouragés. La BFM assume l'utilisation d'outils marketing et promeut une culture collaborative, se positionnant clairement comme un troisième lieu.
La conclusion du mémoire suggère que si la France doit encore adapter ce modèle à sa propre tradition culturelle, la mutation des bibliothèques en "centres de la vie culturelle de proximité" représente une voie de prospérité décisive pour leur avenir.