Tiers-Lieux Belgique/Bibliographie/BURRET Antoine - Étude de la configuration en tier-lieu

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BURRET Antoine - Étude de la configuration en tier-lieu[modifier | modifier le wikicode]

Résumé Exécutif[modifier | modifier le wikicode]

Cette étude, menée par Antoine Burret, propose une analyse sociologique approfondie de la notion de "tiers-lieu", la redéfinissant non pas comme un simple espace physique mais comme une configuration sociale complexe. En s'éloignant des définitions historiques de Ray Oldenburg ("troisième lieu" commercial) et de Jürgen Habermas (sphère publique bourgeoise), la thèse positionne le service comme l'élément central qui permet et structure cette configuration. L'enquête, menée via une méthodologie d'implication où le chercheur devient lui-même un "contributeur" et "concierge" de tiers-lieux, révèle que ces espaces sont des milieux où des individus hétérogènes manifestent leurs jugements non seulement par la parole, mais surtout par la conception d'artefacts et de services (une "critique poïétique").

Ces configurations sont régulées par un système de règles formelles et informelles (valeurs partagées comme la bienveillance et la transparence) et favorisent la production de "communs" informationnels, souvent régis par des licences libres. La finalité n'est pas tant le consensus discursif que l'action collective et la transformation de la réalité, incarnant une forme de repolitisation par la conception. La thèse aboutit à une définition conceptuelle du tiers-lieu comme une configuration où la rencontre d'entités individuées engage intentionnellement à la conception d'une représentation commune, et identifie trois "mouvements invariants" qui en conditionnent l'existence : la composition d'une situation par un service, l'établissement de règles et de responsabilités convenues, et la création d'un référentiel commun.

1. Fondements Conceptuels et Philologiques du Tiers-Lieu[modifier | modifier le wikicode]

L'étude débute par un examen de la polysémie du terme "tiers-lieu", identifiant ses occurrences variées dans la littérature, la philosophie et la sociologie avant sa popularisation contemporaine.

1.1. Occurrences Historiques et Littéraires[modifier | modifier le wikicode]

Le terme "tiers-lieu" apparaît dans divers contextes, signifiant un espace intermédiaire, métaphorique ou réel :

  • Métalangage et Négociation : Chez Jacques Lacan, un "tiers lieu" neutre est nécessaire à la négociation, distinct des interlocuteurs.
  • Espace Intermédiaire : Dans les fabliaux allemands, le jardin est un tiers-lieu entre le dedans et le dehors. La littérature médiévale évoque le purgatoire comme un tiers-lieu entre le paradis et l'enfer.
  • Espace de Création : Il peut désigner un "tiers-langage" pour dépasser les contraintes d'un discours théologique ou culturel.

1.2. Le "Tiers" en Sociologie et Philosophie[modifier | modifier le wikicode]

L'analyse explore la fonction sociale du "tiers" :

  • Georg Simmel et la Triade : Le tiers est une troisième entité qui interfère dans une relation duale (dyade), pouvant jouer le rôle de médiateur, de juge impartial, ou d'entité qui tire profit du conflit ("tertius gaudens"). Le tiers est un médiateur qui unifie un ensemble hétérogène dans un récit commun.
  • Emmanuel Lévinas : Le tiers renvoie à "toute l’humanité qui nous regarde". Il est la présence invisible, dans la rencontre avec autrui, d'une ouverture vers la communauté humaine qui appelle à la responsabilité.
  • Marie-Elisabeth Volckrick et Jacques Godbout : Le tiers peut être la norme, la justice, ou un sentiment d'appartenance qui se négocie. Pour Godbout, dans le don et le contre-don, le tiers est "réflexif", incarnant la capacité de discuter la norme.

2. Piliers Théoriques de la Configuration[modifier | modifier le wikicode]

La thèse s'appuie sur deux cadres théoriques majeurs pour analyser la structure et la fonction des tiers-lieux : le "troisième lieu" de Ray Oldenburg et la "sphère publique bourgeoise" de Jürgen Habermas.

2.1. Ray Oldenburg et le "Troisième Lieu"[modifier | modifier le wikicode]

L'analyse d'Oldenburg se concentre sur le déclin de la sociabilité dans les banlieues résidentielles nord-américaines après la Seconde Guerre mondiale, causé par le zonage strict qui a éliminé les lieux de rencontre informels.

  • Définition : Le "troisième lieu" (traduction privilégiée de third place) est une institution, souvent commerciale (cafés, tavernes, salons de coiffure), qui se situe en dehors du foyer (premier lieu) et du travail (deuxième lieu).
  • Activité Principale : La conversation est l'activité centrale, allant du badinage à la critique.
  • Caractéristiques : Ces lieux sont caractérisés par une clientèle régulière, une ambiance ludique, un relâchement général, et un confort psychologique similaire à celui du foyer.
  • Fonction Sociale : Ils sont la base de la vie communautaire ("base of viable community life"), favorisant la sociabilité, l'entraide et offrant un remède à l'isolement.
  • Relation de Service et Sociabilité : Le troisième lieu se distingue par le fait que la relation de sociabilité déborde la relation de service. Le client ne vient pas seulement pour une prestation mais aussi pour le plaisir de l'échange, et le prestataire dépasse sa fonction en dispensant des conseils et en participant à la vie du quartier.

2.2. Jürgen Habermas et la Sphère Publique Bourgeoise[modifier | modifier le wikicode]

Habermas analyse la formation d'une sphère publique critique aux XVIIe et XVIIIe siècles, où des personnes privées font un usage public de leur raisonnement pour contester le pouvoir d'État.

  • Principe de Publicité : L'émergence d'un marché des biens culturels et la diffusion de la lecture créent un "public" lettré qui se conçoit comme une instance critique, exigeant que le pouvoir d'État se justifie publiquement.
  • Structures Sociales de la Sphère Publique : Des lieux physiques permettent à ce public de se réunir :
    • Les Cafés (Coffee Houses) : Particulièrement à Londres, ils sont des centres de la vie sociale où toutes les couches sociales (masculines) se mélangent pour lire les gazettes, discuter librement et construire le débat politique.
    • Les Salons : En France, l'aristocratie rencontre écrivains et philosophes. Bien que prétendant à l'égalité, les relations y restent inégalitaires, gérées par les codes de la mondanité.
    • Les Sociétés de Table (Tischgesellschaften) : En Allemagne, des sociétés d'habitués, comme les loges maçonniques, créent un espace de liberté civile protégé par le secret.
  • Rôle de la Conversation et de la Critique : Dans ces lieux, la conversation est le principal mode de manifestation des jugements. Selon Gabriel Tarde, la conversation tend à l'élaboration d'un code esthétique et intellectuel commun. Pour Habermas, elle mène à un consensus raisonnable qui fonde l'opinion publique.

3. L'Enquête et sa Méthodologie Immersive[modifier | modifier le wikicode]

L'étude se distingue par sa posture méthodologique, où le chercheur abandonne la distance objective pour une implication profonde dans son objet d'étude, considérant que pour comprendre le tiers-lieu, il faut "être pris".

  • De l'Observation à l'Engagement : Face à la méfiance des acteurs de terrain, le chercheur a dû abandonner l'observation participante classique pour s'engager. Il a fait de l'analyse de cette implication un instrument de recherche.
  • Rôles du Chercheur :
    1. Concierge : Le chercheur a travaillé pendant un an comme animateur et gestionnaire de l'espace de coworking "La Muse" à Genève, puis pendant 16 mois au "Mixeur" à Saint-Étienne. Ce rôle lui a donné un accès privilégié aux interactions quotidiennes des usagers, aux stratégies des initiateurs et aux dynamiques de la communauté.
    2. Contributeur : Il a activement participé à la structuration du mouvement francophone des tiers-lieux, co-rédigeant "Le manifeste des Tiers-lieux", animant des ateliers et documentant de nombreux projets et formats sur la plateforme wiki "Movilab". Cette posture a permis de co-créer l'objet d'étude tout en l'analysant.
  • Collecte de Données : La recherche s'appuie sur une masse d'informations hétérogènes accumulées entre 2010 et 2015 : entretiens semi-directifs, journal de terrain, archives numériques (échanges, documents de travail), documentation de projets sur wiki, et participation à de multiples événements à travers la France.

4. Analyse de la Configuration en Tiers-Lieu Contemporain[modifier | modifier le wikicode]

L'enquête empirique révèle une réalité complexe, bien au-delà des modèles théoriques classiques.

4.1. Le Service comme Point d'Accès[modifier | modifier le wikicode]

L'accès au tiers-lieu se fait par un ensemble de services qui cohabitent :

  • Services Échangés : Prestations monétarisées comme la location d'un poste de travail en coworking ou l'accès à des machines dans un fablab. Les tarifs sont variables et souvent basés sur des abonnements.
  • Services Réciproques : L'accès peut être obtenu en échange d'une contribution en temps ou en compétences (ex: animer un atelier, assurer une permanence). L'entraide entre usagers est fortement valorisée.
  • Services Gratuits : Le don est formalisé via des "boîtes-à-donner", le prêt de matériel, ou l'accueil d'initiatives citoyennes comme les AMAP. Ces services sont souvent accessibles à tous, y compris aux non-bénéficiaires.

4.2. La Communauté : Un Ensemble d'Usagers Hétérogènes[modifier | modifier le wikicode]

Le tiers-lieu réunit des individus isolés et distincts, mais l'enquête révèle une typologie d'usagers :

  • Responsables : Les initiateurs ou gestionnaires de la structure juridique.
  • Bénéficiaires : Les usagers réguliers liés par un contrat (payant ou réciproque).
  • Visiteurs : Les usagers ponctuels qui profitent des services gratuits ou des événements.
  • Amis : Membres d'autres communautés de tiers-lieux qui sont accueillis temporairement. La communauté est donc un ensemble fluctuant d'usagers qui partagent un accès et une co-responsabilité sur le lieu. Les profils sont très variés (entrepreneurs, salariés, chômeurs, artistes, ingénieurs, retraités), bien qu'une prédominance des métiers du numérique soit observée.

4.3. Les Habitudes Critiques : De la Parole à l'Action[modifier | modifier le wikicode]

La manifestation des jugements est une activité centrale, mais elle prend des formes spécifiques :

  • Critique Discursive : La conversation reste fondamentale, que ce soit de manière informelle (autour d'un café) ou formalisée (formats d'animation comme les "Causeries du jeudi"). Elle vise à créer une controverse et un ajustement épistémique entre les pairs.
  • Critique Poïétique : C'est la forme de critique la plus distinctive. Les usagers manifestent leurs jugements en concevant et en fabriquant des services et des artefacts. Un entrepreneur critique un système éducatif en créant un nouveau service de formation ; un autre, frustré par le monopole des géants du web, développe un boîtier de partage de données hors ligne. L'acte de création devient un acte politique.

4.4. La Production de "Communs"[modifier | modifier le wikicode]

Le travail de conception et la contribution au service lui-même sont souvent orientés vers la création de "communs".

  • Patrimoine Informationnel Commun : La documentation des projets, des méthodologies et des règles de fonctionnement sur des plateformes wiki (comme Movilab) constitue un socle de savoirs partagé, généralement placé sous licences libres (Creative Commons, GNU GPL).
  • Gouvernance Ouverte : Le tiers-lieu lui-même est souvent géré comme un commun. Les décisions sont prises collectivement, via des processus de consensus ou des plateformes de vote en ligne (ex: La Coroutine à Lille). Les règles sont co-construites par les usagers.
  • Logique du Libre : L'éthique du logiciel libre (utiliser, étudier, modifier, redistribuer) est transposée à l'organisation sociale et à la production matérielle. Cela se traduit par une forte valorisation de la transparence ("OpenProcess"), de la documentation et de la réplicabilité des modèles.

5. Vers une Nouvelle Représentation du Tiers-Lieu[modifier | modifier le wikicode]

La thèse aboutit à une redéfinition conceptuelle du tiers-lieu et à l'identification de ses mécanismes fondamentaux.

5.1. Définition Conceptuelle Finale[modifier | modifier le wikicode]

Le tiers-lieu est une configuration sociale où la rencontre d'entités individuées engage intentionnellement à la conception d'une représentation commune.

Cette définition met l'accent sur :

  • La configuration sociale plutôt que le lieu physique.
  • La rencontre comme événement déclencheur.
  • L'engagement intentionnel dans une trajectoire d'action conjointe.
  • La conception comme activité centrale, dépassant la simple discussion.
  • La représentation commune (un service, un artefact, un référentiel) comme finalité de l'action collective.

5.2. Les Mouvements Invariants de la Configuration[modifier | modifier le wikicode]

Trois mouvements interdépendants sont identifiés comme les conditions nécessaires à l'existence d'une configuration en tiers-lieu :

Mouvement Description
Mouvement 1 Composer une situation par un service, où plusieurs personnes morales et physiques nécessairement hétérogènes se réunissent pour leurs intérêts privés.
Mouvement 2 Convenir de l'ensemble des règles ordonnant la situation ainsi que de la délimitation des responsabilités.
Mouvement 3 Établir un référentiel commun intégrant l'ensemble des contributions opérées par les entités sur les situations.

Ces invariants suggèrent que le tiers-lieu est moins une chose qu'un processus dynamique. Il émerge lorsqu'un service crée les conditions d'une rencontre, que les participants s'accordent sur les règles du jeu (souvent de manière évolutive), et qu'ils produisent collectivement un socle de connaissances et de pratiques partagées qui devient la base de leur action future. C'est ce processus qui permet le dépassement de la simple discussion pour aboutir à une transformation concrète de la réalité.

Citations Marquantes[modifier | modifier le wikicode]

« L’œuvre de Tahar Ben Jelloun « l’auberge des pauvres » se déroule dans la ville de Naples qui est envisagée comme un tiers-lieu, tout juste entre le Maroc et la France. »

« Pour Lévinas, le tiers renvoie au devoir éthique face à autrui, à la responsabilité de chacun face à la communauté humaine. Pour reprendre ses termes propres, le tiers c’est « toute l’humanité qui nous regarde ». »

« Pour Oldenburg, la conversation est l’activité principale des troisièmes lieux. Elle peut être de l’ordre du badinage, de la préconisation ou de la critique. »

« Dans un troisième lieu, la relation de service est débordée par la relation de sociabilité. »

« Par conversation, Tarde désigne « tout dialogue sans utilité directe et immédiate, où l’on parle surtout pour parler, par plaisir, par jeu, par politesse ». »

« Devais-je être pris dans le tiers-lieu pour pouvoir l’étudier ? Et si tel était le cas, comment est-on pris ? Être affecté par la sorcellerie signifie en faire soi-même l’expérience, dès lors comment faire l’expérience du tiers-lieu ? »

« C’est-à-dire un tiers-lieu que l’on peut utiliser, étudier, modifier et reproduire. »

« Le groupe des Tiers-Lieux Francophones semble synthétiser les intentions individuelles en apposant comme unique règle de modération les trois termes suivants : Bienveillance, OpenProcess et FeedBack. »

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